Photo : Tai's Captures sur Unsplash
Le film noir, l'argent et la classe sociale à l'écran
J’ai attrapé un film noir un soir de flemme, en pensant regarder une intrigue policière. Vingt minutes plus tard, le détective négociait ses honoraires à la journée avec une cliente riche, et j’ai compris que le meurtre n’était pas le sujet. Le sujet, c’était un type qui travaille à l’heure et une famille qui possède la ville.
Des héros qui comptent leur argent
Le personnage central du noir est presque toujours un salarié précaire déguisé en aventurier. Détective privé payé à la mission, agent d’assurance, boxeur en fin de carrière, vendeur, ancien militaire démobilisé qui ne retrouve rien. Ils dorment dans des chambres louées à la semaine et roulent dans des voitures d’occasion.
En face, il y a une maison. Une vraie, avec un portail, un domestique, une bibliothèque et une héritière. Le noir met en scène une rencontre entre ces deux mondes, et la mécanique est toujours la même : le pauvre entre chez le riche pour un travail, il touche à quelque chose qui ne le regarde pas, et le riche reste debout à la fin. Les cadavres sont majoritairement du côté qui n’avait rien.
Une origine littéraire et une date
Le genre vient de la littérature de gare américaine des années trente, écrite par des gens qui avaient vu la crise de près et qui écrivaient dans une langue courte, sèche, sans psychologie. Puis Hollywood récupère la matière pendant et après la guerre, avec des équipes en partie composées de cinéastes européens exilés qui apportent l’éclairage dur et les ombres découpées.
L’ambiance visuelle est souvent lue comme un simple style. Elle a aussi une raison prosaïque : l’éclairage à faible clé coûte moins cher que d’éclairer un décor entier, et beaucoup de ces films étaient des productions de série B tournées vite et pour trois fois rien. L’esthétique la plus imitée du cinéma américain est en partie une contrainte de budget devenue signature.
La censure comme co-scénariste
Le code de production en vigueur à l’époque imposait qu’aucun crime ne reste impuni et que la faute soit sanctionnée à l’écran. Ça a l’air d’une camisole morale, et ça l’était. Mais l’effet narratif est étrange : puisque le personnage doit tomber, tout le film est construit sur une descente inéluctable, et la fatalité devient la matière même du genre.
Ça produit aussi une hypocrisie repérable à l’oeil nu. Le petit escroc paie toujours, souvent d’une balle. Le notable qui a organisé l’affaire, quand il tombe, tombe proprement, hors champ, ou pas du tout. Personne dans ces films ne dit que la justice n’est pas la même selon le patrimoine. On le voit simplement arriver deux fois par bobine.
Pourquoi ça se regarde encore
Ce cinéma a soixante-dix ans, il est en noir et blanc, les dialogues sont écrits comme des coups de poing, et il tient très bien. Peut-être parce que le noir est un des rares genres populaires américains où les personnages parlent d’argent en permanence : combien coûte une chambre, combien rapporte un contrat, combien il faudrait pour partir.
Le rêve américain y est présent en creux, sous forme d’une somme précise qu’il aurait fallu et qu’on n’aura jamais. C’est plus honnête que la plupart des films qui prétendent parler du travail aujourd’hui.
Articles liés
Animation faite main contre la chaîne : le coût du geste
Un plan dessiné image par image coûte des semaines. Un plan calibré pour la chaîne coûte des heures. On voit lequel a été fait, et on ne sait pas dire pourquoi.
Lire l'article →
La formule du blockbuster de super-héros et sa fatigue
Pourquoi les films de super-héros se ressemblent autant : une structure de scénario calibrée, un calendrier de sortie, et des actifs à faire fructifier.
Lire l'article →Sources
Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Wikipédia. Film noir : contexte de production hollywoodien, thèmes et esthétique du genre fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia. Code Hays : règles de censure imposées à la production hollywoodienne et leurs effets narratifs fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia. Roman noir : origines littéraires du genre et auteurs de la Série noire américaine fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)