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À qui appartient Superman ? L'histoire de ses deux auteurs
Deux lycéens de Cleveland, fils d’immigrés juifs d’Europe de l’Est, inventent un type qui vient d’ailleurs, cache son accent sous un costume de bureau et soulève des voitures. Ils cherchent un éditeur pendant des années. En 1938, ils en trouvent un. Ils signent, encaissent un chèque à trois chiffres, et cèdent le personnage. Le chèque, c’est la partie que tout le monde retient. Le contrat, beaucoup moins.
Le prix d’un mythe
Jerry Siegel écrit, Joe Shuster dessine. Action Comics numéro 1 sort, se vend, et lance une industrie entière. Les deux auteurs restent salariés de l’éditeur, payés à la planche, pendant que le personnage devient une radio, un serial, un dessin animé, un feuilleton télévisé. Ils travaillent sur leur propre création comme prestataires.
En 1947, ils attaquent en justice pour récupérer les droits. Ils perdent l’essentiel, gagnent une somme, et sont écartés des crédits. Le nom des créateurs disparaît des couvertures. Pour une industrie qui vend des histoires de justice, l’épisode a une saveur particulière, et personne à l’époque ne semble la relever.
Le mécanisme, pas l’anecdote
On raconte souvent l’affaire comme une bévue : deux gamins naïfs qui bradent l’affaire du siècle. C’est plus simple et plus banal que ça. Le contrat de cession était la norme du secteur, pas une ruse. Le travail de commande, le fameux work made for hire, transfère la propriété à celui qui commande, et cette règle n’a pas été inventée contre Siegel et Shuster : elle structure toute l’édition américaine de bandes dessinées.
Ce que l’affaire montre, c’est où se loge la valeur. Elle n’est pas dans l’idée, qui vaut quelques dollars sur un bureau en 1938. Elle est dans la capacité à diffuser, à décliner, à défendre la marque devant un tribunal pendant quarante ans. Le capital nécessaire pour tenir un procès long fait partie de l’actif. Les auteurs avaient le personnage, l’éditeur avait les avocats.
Le retour par la porte de service
Fin des années 1970, Shuster est quasi aveugle et sans ressources, Siegel travaille comme employé de bureau. Une campagne publique menée par des dessinateurs, au moment précis où un film Superman à gros budget arrive en salle, rend la situation difficile à tenir pour l’éditeur. Un accord est signé : une pension annuelle, une couverture médicale, et surtout le retour de la mention « créé par Jerry Siegel et Joe Shuster » sur les publications.
C’est une victoire, et elle mérite d’être regardée pour ce qu’elle est. Elle n’a pas été obtenue par le droit, qui avait déjà tranché, mais par le risque d’image à quelques semaines d’une sortie. La générosité arrive quand l’ingratitude devient chère.
Ce qui a changé, et ce qui n’a pas bougé
Les héritiers ont relancé la bataille dans les années 2000, en s’appuyant sur un dispositif américain qui permet aux auteurs ou à leurs ayants droit de récupérer des droits cédés après plusieurs décennies. Les décisions se sont enchaînées dans les deux sens avant un accord. L’affaire aura duré, sous des formes diverses, plus longtemps que la vie active de ses deux créateurs.
Depuis, l’industrie a bougé. Des éditeurs proposent des contrats où l’auteur garde son personnage, et une partie du meilleur de la bande dessinée américaine vient de ces structures. Mais les personnages qui remplissent les salles de cinéma appartiennent toujours à deux catalogues, et ces catalogues appartiennent à deux groupes de divertissement.
La prochaine fois qu’un studio annonce un nouveau film Superman, il y a une ligne au générique qui vaut le coup d’œil. Elle est en petit, elle est tout à la fin, et elle a coûté quarante ans à obtenir.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Wikipédia, Jerry Siegel : création de Superman avec Joe Shuster et litiges de droits avec DC Comics fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia, Joe Shuster : carrière du dessinateur et conditions de fin de vie avant l'accord de 1975 fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia (en), Superman : historique éditorial et cession des droits à Detective Comics en 1938 en.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)