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Planche de manga en cours d'encrage sur une table de travail encombrée

Photo : Brett Jordan sur Unsplash

Dix-neuf pages par semaine : le vrai coût du manga hebdomadaire

Un chapitre de manga hebdomadaire, c’est une petite vingtaine de pages. Découpage, crayonné, encrage, trames, dialogues, corrections de l’éditeur. Chaque semaine. Sans interruption. Pendant parfois quinze ans. Quand j’ai commencé à faire mes propres planches, à raison de quelques cases par soirée, j’ai arrêté de trouver ce chiffre banal.

Une machine à filtrer

Le magazine de prépublication est le vrai objet industriel, pas le volume relié. Une revue hebdomadaire fait paraître une vingtaine de séries en parallèle, et les lecteurs votent par carte ou formulaire pour celles qu’ils ont préférées. Ces sondages remontent chaque semaine et décident du classement des séries dans le sommaire. Une série mal placée trop longtemps est annulée, parfois en quelques semaines, avec juste assez de préavis pour bâcler une fin.

Le dispositif est d’une efficacité redoutable. Il produit des récits qui savent accrocher, relancer, ménager un cliffhanger toutes les vingt pages, parce que ceux qui ne savaient pas le faire ont disparu du magazine. Il produit aussi des auteurs qui écrivent avec la peur du sondage suivant, ce qui explique pas mal de rebondissements soudains et de personnages introduits en urgence.

L’auteur, lui, ne vit pas du magazine. Sa rémunération réelle vient des volumes reliés et des produits dérivés, c’est à dire de ce qui arrive après que la série a survécu.

Le corps comme goulot d’étranglement

Pour tenir la cadence, un mangaka installé travaille avec des assistants : décors, trames, arrière-plans, parfois encrage. C’est un atelier, avec un salaire à verser et des délais qui ne bougent pas. Le trait qu’on croit individuel est le résultat d’une chaîne de production, ce qui n’enlève rien à l’auteur, mais explique pourquoi une série s’arrête net quand il tombe malade.

Et il tombe malade. Les interruptions de publication pour raisons de santé sont si fréquentes qu’elles ont leur propre vocabulaire dans le milieu. Le cas le plus connu reste celui de Hunter × Hunter, dont les hiatus longs et répétés sont liés à des douleurs dorsales chroniques de son auteur, au point que la publication se fait désormais par salves espacées de plusieurs années. Les fans en plaisantent depuis vingt ans. C’est un dos qui a lâché sur une table à dessin.

La cadence hebdomadaire est un choix éditorial, pas une nécessité physique du médium. Les magazines mensuels existent, les séries qui y paraissent sont souvent plus soignées graphiquement, et leurs auteurs survivent mieux. Le rythme hebdomadaire est maintenu parce qu’il fidélise un lectorat semaine après semaine et sécurise les ventes de la revue.

Ce que la cadence a inventé

Il faut lui reconnaître ce qu’elle a créé. Le chapitre comme unité narrative, l’économie de moyens du trait japonais, l’usage des trames pour couvrir vite une surface, le montage en cases muettes qui fait respirer une scène sans coûter une planche complète : tout cela vient de contraintes de temps.

Une contrainte serrée produit une esthétique. C’est vrai en musique, en cuisine, en typographie. Elle produit ici quelque chose de plus embarrassant : des œuvres que j’adore, dessinées par des gens dont on parle du poignet et du dos comme d’un élément de calendrier de parution.

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Sources

Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.

  1. Wikipédia. Weekly Shōnen Jump : rythme de parution, système de sondages des lecteurs et annulation des séries fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
  2. Wikipédia. Hunter × Hunter : interruptions répétées de la publication liées à l'état de santé de l'auteur fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
  3. Wikipédia. Mangaka : organisation du travail, rôle des assistants et relation avec l'éditeur fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)