Cet article n'est disponible qu'en français.
Photo : Kelly Sikkema sur Unsplash
La bande dessinée se vend très bien, ses auteurs beaucoup moins
J’ai fait la queue une heure à un festival pour une dédicace. Le dessinateur enchaînait les croquis depuis le matin, souriant, poignet en compote, avec derrière lui une pile de son album à vingt euros pièce qui partait bien. J’en suis reparti content. Puis j’ai lu les enquêtes menées auprès des auteurs, et le souvenir de cette file d’attente a pris un goût différent.
Un marché qui se porte très bien
La bande dessinée est un secteur solide de l’édition française. Les rayons s’étendent, le manga a amené un lectorat entier, les gros titres se vendent par centaines de milliers d’exemplaires et les adaptations audiovisuelles suivent. Rien de tout cela n’est en crise.
Les enquêtes conduites par les États généraux de la bande dessinée décrivent pourtant une population d’auteurs dont une part importante vit sous le seuil de pauvreté, et dont une majorité doit compléter ses revenus par une autre activité. Cours, illustration commerciale, storyboard publicitaire, parfois un emploi sans rapport. La bande dessinée est souvent le métier qu’on exerce le soir en finançant le reste.
Où passe le prix de l’album
La mécanique est publique, elle n’a rien d’un secret. Sur le prix de vente d’un album, l’auteur touche un pourcentage à un chiffre. Ce pourcentage se partage quand il y a un scénariste, un dessinateur et un coloriste. Le reste se répartit entre l’éditeur, le diffuseur, le distributeur, l’imprimeur et le libraire, tous nécessaires, tous rémunérés avant.
L’auteur reçoit d’abord un à-valoir : une avance sur ses futurs droits, versée pendant la production. Elle doit couvrir un an, souvent deux, de travail. Tant que les ventes n’ont pas remboursé cette avance, aucun droit supplémentaire ne tombe. Beaucoup d’albums ne dépassent jamais ce seuil, ce qui signifie que l’à-valoir constitue la totalité du revenu du livre. On divise alors une somme fixe par le nombre de mois passés à la table à dessin, et on obtient un salaire horaire qu’aucune convention collective ne tolérerait ailleurs.
À cela s’ajoutent les cotisations sociales du régime des artistes-auteurs, une retraite calculée sur des revenus déclarés faibles, et l’absence de chômage entre deux projets.
Le travail qu’on ne compte pas
Les dédicaces sont le meilleur exemple. Un auteur passe un week-end entier à dessiner à la demande, dans un salon dont l’entrée est payante, entouré de stands d’éditeurs, et cette prestation est le plus souvent non rémunérée. Elle est présentée comme de la promotion, donc comme un service que l’auteur se rend à lui-même. La charte réclamée depuis des années pour rémunérer ces interventions progresse lentement, festival par festival.
Le même raisonnement s’applique aux rencontres en librairie, aux interventions scolaires mal payées, aux réseaux sociaux à entretenir. Toutes ces heures produisent de la valeur pour le livre, et cette valeur remonte partout sauf là où elle est produite.
Je continue d’acheter des albums neufs en librairie, ce qui reste le circuit le plus favorable à l’auteur, et je regarde désormais autrement les files de dédicace. La personne assise derrière la pile est la seule de la chaîne dont le travail est présenté comme une passion, ce qui est une manière économique très efficace de ne pas le payer.
Articles liés
Le documentaire animalier est un film de fiction très patient
Montage, tournages en captivité, sons ajoutés : comment le documentaire animalier fabrique un récit à partir d'images vraies, et pourquoi ça marche si bien.
Lire l'article →
Le film noir, l'argent et la classe sociale à l'écran
Derrière les imperméables et les néons mouillés, le film noir américain raconte surtout des gens qui n'ont pas d'argent et une porte de sortie qui se referme.
Lire l'article →Sources
Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- États généraux de la bande dessinée. Enquête auprès des auteurs : revenus, statut social et précarité etatsgenerauxbd.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Ministère de la Culture. Données et rapports sur la situation des artistes-auteurs et le secteur du livre culture.gouv.fr (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia. Bande dessinée franco-belge : structure éditoriale, à-valoir et rôle des éditeurs fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)