Le documentaire animalier est un film de fiction très patient
Je regarde des documentaires animaliers le soir comme d’autres regardent un feu de cheminée. Un guépard s’élance, la musique monte, la voix off explique que la saison sèche approche et que cette chasse décidera du sort des petits. Le truc, c’est qu’un jour j’ai commencé à monter mes propres images, et je n’ai plus jamais pu regarder ces films de la même manière. Ce ne sont pas des captations. Ce sont des films écrits.
Le montage invente la causalité
Une caméra ne filme que des instants séparés. Le guépard qui court a peut-être été filmé un mardi, les petits dans les hautes herbes un jeudi de la semaine suivante, et rien ne garantit qu’il s’agisse de la même famille. Mis bout à bout dans cet ordre, avec un regard hors champ et un raccord de mouvement, les deux plans deviennent une histoire : elle chasse pour eux.
C’est le vieux principe du montage, celui que Koulechov démontrait avec un visage neutre et trois plans différents. Le spectateur ne voit pas des images, il voit une relation entre les images, et il la fabrique lui-même. Les monteurs animaliers en jouent avec un talent redoutable, parce que le matériau leur laisse une liberté qu’aucun documentaire humain n’autorise : les animaux ne réclameront jamais un droit de réponse sur leurs intentions supposées.
Le studio dans la savane
Le son est presque toujours ajouté. Les longues focales et les affûts imposent une distance qui rend l’enregistrement direct inutilisable, alors les pas dans la neige, les froissements de plumes et les respirations sont créés en bruitage, exactement comme sur un film de fiction. La discrétion sur ce point n’est pas un scandale, c’est une convention du genre, mais elle est rarement énoncée.
Le tournage en milieu contrôlé l’est nettement moins. La BBC a reconnu que la séquence d’une tanière d’ourse polaire dans Frozen Planet avait été filmée dans un parc animalier, faute de pouvoir installer une caméra dans une vraie tanière sans tuer la portée. Et le cas d’école reste la séquence de lemmings de White Wilderness, produite par Disney en 1958, où les animaux ont été poussés depuis une plateforme rotative pour illustrer un suicide collectif qui n’existe pas. Le mythe, lui, a survécu à la révélation du procédé pendant des décennies.
Pourquoi la fabrication ne me dérange pas
Une caméra posée pendant deux ans dans une forêt produirait des rushes vrais et totalement illisibles : des heures d’animaux qui dorment, entrecoupées de trois secondes utiles. Le récit n’est pas un vernis appliqué sur le réel, c’est la condition pour qu’un spectateur tienne cinquante minutes et retienne quelque chose sur une espèce qu’il ne verra jamais.
Ce qui me gêne davantage, c’est ce que la mise en scène fait passer discrètement : la nature découpée en héros et en prédateurs, en familles et en destins individuels, cadrée serré pour tenir hors champ la route, la clôture, la plantation et l’équipe de tournage. On sort de là avec le sentiment d’avoir vu un monde intact, filmé dans les derniers fragments où il l’est encore.
La prochaine fois que la voix off m’annonce que la mère sait que l’hiver sera rude, je sais désormais ce que j’entends : un monteur qui a trouvé son raccord.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Wikipédia. Film animalier : techniques de tournage, affûts, longues focales et durées de production fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipedia (en). White Wilderness (1958) : séquence de lemmings mise en scène par la production Disney en.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipedia (en). Frozen Planet : séquence de tanière d'ours polaire tournée en parc animalier en.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)