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Jeux recompilés : le code réécrit, pas le jeu émulé
Un jeu Nintendo 64 peut aujourd’hui tourner dans un onglet de navigateur, sans console ni émulateur. Ce n’est pas de la magie : des équipes de fans ont repris le fonctionnement du jeu, l’ont traduit, et l’ont reconstruit pour une autre machine. Le site Recompiled Games recense ces projets. Au moment où je vérifie la page (le 10 octobre 2026), il en annonce 53, dont une partie se lance directement dans le navigateur.
Je ne peux pas dire que c’est le site le plus référencé du domaine : je n’ai pas accès à des chiffres de trafic. Ce que je peux dire, c’est qu’il est clair. Chaque projet indique la plateforme, ce qu’il faut fournir soi-même, s’il est multijoueur, qui l’a fait, et si le lien fonctionne. Il existe d’autres listes sérieuses, que je cite plus bas.
Émuler ou recompiler, ce n’est pas la même chose
Un émulateur imite la console. Il lit le programme original et simule le processeur et le matériel instruction par instruction, pendant que le jeu tourne. Le programme du jeu reste identique, c’est la machine qui est fausse.
Une recompilation prend le programme et le traduit une fois pour toutes. Le recompilateur N64Recomp, écrit par Mr-Wiseguy, part du binaire, d’une liste de symboles et de métadonnées. Il découpe le programme en fonctions, puis convertit chaque fonction en fonction C. Le résultat se compile ensuite pour la cible voulue : Windows, Linux, ou WebAssembly pour le navigateur.
Le code C produit reste volontairement littéral : chaque instruction devient une ligne simple. C’est moins joli à lire, mais le traducteur reste simple, et le compilateur peut ensuite optimiser l’ensemble, puisque tout le programme est connu à l’avance. C’est aussi ce qui permet d’ajouter des améliorations qu’une console ne proposait pas, comme le grand écran ou une cadence d’images plus élevée.
Le coût est ailleurs. D’après l’entretien des développeurs de N64: Recompiled, chaque jeu demande encore davantage de travail qu’un émulateur, qui se développe une fois pour toutes. Un outil général ne suffit pas, il faut traiter le jeu qu’on veut porter.
Trois méthodes qu’on confond
La page de Recompiled Games distingue trois familles de projets, et elles ne se valent pas :
- La décompilation cherche à reconstruire un code source lisible, proche de ce qu’écrivaient les développeurs. Le portage PC de Super Mario 64 est né de ce travail, et il a donné naissance à de nombreux forks.
- La recompilation statique part du binaire et le traduit, comme décrit plus haut.
- La réimplémentation écrit un nouveau moteur qui lit les fichiers originaux du jeu (graphismes, niveaux, sons) sans reprendre son code.
Dans la liste, un même projet peut combiner deux méthodes. La plupart du temps, ce qui compte pour le joueur est moins la méthode que le fait que le jeu démarre sans rien installer.
Comment ça tourne dans un navigateur
Les projets listés sur Recompiled Games s’appuient sur des briques connues : WebAssembly, Emscripten pour compiler du C vers le web, WebGL et WebGPU pour l’affichage, Rust pour certains moteurs, et des moteurs dérivés de Xash3D ou ioquake3 pour les jeux de tir. Le navigateur fait office de console : le programme est chargé en WebAssembly, et l’affichage passe par le GPU.
Deux cas se présentent. Le premier, le plus confortable, est un jeu qui s’ouvre depuis un lien, sans rien installer. C’est le cas de plusieurs projets de la liste, comme les ports de GTA III, de Minecraft ou de RuneScape Classic. Le second demande vos propres fichiers : la mention « Own files » indique qu’il faut fournir une copie légalement obtenue du jeu. Le recompilateur N64Recomp fonctionne ainsi, puisqu’il extrait les ressources à partir de la cartouche que vous possédez.
Le cadre légal, là où ça se complique
La question centrale n’est pas technique. Le code reconstruit par les fans est un travail dérivé. Les ressources, elles, restent la propriété de l’éditeur. Le tableau ci-dessous résume la logique qui se dégage des projets et des réactions rapportées.
| Élément | À qui il appartient | Ce qu’en disent les projets |
|---|---|---|
| Code du jeu | L’éditeur, mais le code reconstruit par les fans est un travail nouveau | Le recompilateur N64Recomp est publié sous licence MIT, séparément du jeu |
| Graphismes, musiques, niveaux | L’éditeur | Le port de Majora’s Mask les garde dans une archive externe, pas dans l’exécutable |
| Votre copie du jeu (cartouche, disque) | Vous, en tant qu’acheteur | Certains projets exigent qu’on fournisse ses propres fichiers et en extraient les ressources |
Le point qui revient dans les discussions est celui-ci : un port qui embarque les ressources dans son exécutable se fait retirer bien plus facilement qu’un port qui les laisse à part. Selon les récits de la communauté, c’est ce qui a motivé le retrait de certains ports de Super Mario 64. Le projet de Majora’s Mask, lui, a fait le choix inverse : l’équipe affirme que les ressources sont dans une archive externe, pas dans l’exécutable.
Les affaires en cours montrent que le cadre n’est pas fixé. Take-Two a engagé une procédure contre des moddeurs qui avaient décompilé GTA III et Vice City, et l’issue de cette affaire pourrait éclairer le sujet. Nintendo, de son côté, a demandé à GitHub de retirer plus de 8 500 copies de l’émulateur Yuzu en mai 2024. Un émulateur n’est pas une recompilation, mais cela donne une idée de la façon dont l’éditeur réagit quand il se sent visé.
Le site lui-même précise qu’il n’héberge aucun jeu ni aucune donnée de jeu, que les droits appartiennent à leurs titulaires, et que les règles de rétro-ingénierie varient selon les pays. Il précise aussi que ce n’est pas un conseil juridique. Pour un lecteur, cela veut dire qu’il faut savoir ce qu’il fait.
Les risques pour l’utilisateur
Les soucis ne sont pas seulement juridiques. Trois points méritent d’être lus avant de cliquer.
- Les liens meurent. Sur les 53 projets listés, 39 liens fonctionnaient à la date de vérification. Un projet peut disparaître quand son auteur passe à autre chose.
- Les binaires ne sont pas vérifiés. Le site rappelle qu’il ne scanne pas les liens qu’il indique. Une page qui demande un lanceur ou un installeur mérite de la méfiance. Un port qui tourne dans l’onglet n’a pas besoin de vous faire télécharger quoi que ce soit.
- Le résultat n’est pas le jeu original. Un port peut contenir des bugs, des fonctions absentes, ou des changements de comportement. Le rendu est le travail d’une équipe bénévole, pas celui de l’éditeur.
Le site conseille de vérifier les réseaux des créateurs avant de télécharger ou de se connecter. C’est un bon réflexe, et il vaut pour tout projet amateur.
D’autres endroits où chercher
Recompiled Games n’est pas le seul index. Quelques ressources qui recoupent le sujet :
- La liste GitHub awesome-decomp-games, linkée depuis le site, avec une section sur les projets jouables dans le navigateur.
- Le guide Readonly Memo des décompilations et des recompilations N64, plus orienté vers le joueur sur PC.
- La liste awesome-decompilation sur Context Awesome, plus technique et tournée vers les outils.
- Le dépôt N64Recomp, si vous voulez voir comment le recompilateur fonctionne.
Quelques projets qui se lancent directement dans le navigateur, relevés sur la liste de Recompiled Games : GTA III, Minecraft (EaglercraftX), RuneScape Classic, Half-Life 2 et Halo. Je ne les ai pas testés moi-même pour cet article : c’est la liste qui les présente, pas mon expérience.
Ce que ça change, au fond
Un jeu qu’on ne vend plus n’existe, pour le public, que tant qu’un fichier fonctionne et qu’une équipe tient à le faire tourner. La recompilation ne règle pas ce problème, elle le déplace : le jeu survit dans du code que des fans ont réécrit, dans un cadre que l’éditeur peut attaquer à tout moment.
C’est une question proche de celle que pose la disparition des jeux en ligne : qui garde un jeu quand son éditeur ne s’en occupe plus ? La réponse aujourd’hui vient surtout de bénévoles, et c’est pour cela que chaque lien qui meurt compte.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Recompiled Games : index de projets de jeux recompilés, avec plateforme, besoins et état des liens recompiledgames.com (ouvre dans un nouvel onglet)
- N64Recomp : dépôt du recompilateur statique de Mr-Wiseguy, sous licence MIT, et description de son fonctionnement github.com (ouvre dans un nouvel onglet)
- Readonly Memo : guide des décompilations et des recompilations N64 jouables readonlymemo.com (ouvre dans un nouvel onglet)
- Readonly Memo : entretien avec les développeurs de N64: Recompiled sur le fonctionnement et le coût par jeu readonlymemo.com (ouvre dans un nouvel onglet)
- GamingOnLinux : sortie du port natif de Majora's Mask et de l'outil d'open source derrière gamingonlinux.com (ouvre dans un nouvel onglet)