Les catalogues de streaming rétrécissent pendant qu'on paie
Un vendredi soir, une envie précise : revoir un film que j’avais mis en liste sur une plateforme. La fiche existe toujours. Le bouton lecture a disparu, remplacé par une ligne indiquant que le titre n’est plus disponible. Il n’y a pas eu d’annonce, pas de mail, pas de préavis. J’ai fini par le regarder sur un DVD emprunté à la médiathèque, ce qui a demandé six jours et une carte de bibliothèque.
Un abonnement n’achète pas un catalogue, il loue un accès
Une plateforme ne possède presque rien de ce qu’elle diffuse. Elle achète des droits de diffusion pour un territoire et pour une durée, souvent quelques années, parfois moins. Quand la fenêtre se referme, le titre sort du catalogue, sauf si quelqu’un remet la main à la poche. Le contrat vous vend l’accès au service, pas la présence d’une œuvre donnée dans ce service, et le petit texte le dit très bien.
Le second mécanisme est plus récent et moins connu. Une plateforme qui produit elle-même ses contenus peut décider de les retirer de son propre catalogue, Une plateforme qui produit elle-même ses contenus peut aussi les retirer de son propre catalogue alors qu’elle en détient les droits, quand les redevances et le stockage d’un titre peu regardé pèsent plus que ce qu’il rapporte. Elles ne sont pas ailleurs : elles ne sont nulle part.
Acheter ne protège pas non plus
Sur les boutiques en ligne, le bouton dit acheter. Ce qu’on obtient est une licence personnelle de lecture, exécutée par un lecteur qui vérifie vos droits sur un serveur avant chaque ouverture. Si l’éditeur perd les droits, si la boutique ferme, si le service change de format, la ligne reste dans la bibliothèque et le fichier ne s’ouvre plus. Plusieurs boutiques ont fermé de cette façon, avec des remboursements partiels quand il y en a eu.
Cette dépendance a un nom technique et une conséquence pratique : le contrôle de la lecture reste chez le vendeur, à vie. Un exemplaire physique, lui, se prête, se revend, s’oublie dans un carton pendant douze ans et fonctionne toujours. Ce n’est pas de la nostalgie de collectionneur, c’est une différence juridique.
Ce qui disparaît en premier
Ce ne sont pas les grands titres. Ce sont les films moyens, les documentaires, les séries d’un seul pays, les catalogues anciens dont plus personne ne sait qui détient les droits. Le patrimoine audiovisuel se conserve désormais surtout chez les institutions publiques, les archives nationales et les médiathèques, c’est-à-dire les endroits que les mêmes années ont passé à présenter comme dépassés.
Je paie deux abonnements. Je regarde des choses très bien dessus, et je n’ai aucune envie de revenir à l’étagère de boîtiers en plastique. Mais j’ai recommencé à acheter des disques pour une poignée de films, ceux dont je sais que je voudrai les revoir dans dix ans, et je fréquente une médiathèque dont le catalogue ne rétrécit pas à chaque renégociation.
Articles liés
Les moddeurs entretiennent des jeux qu'ils ne vendent pas
Correctifs, portages, extensions : des jeux tiennent debout grâce à des bénévoles que l'éditeur remercie dans un billet de blog et jamais sur une facture.
Lire l'article →
Le free-to-play vend la sortie d'une frustration conçue
Timers, jauges d'énergie, double monnaie : dans un jeu gratuit, la gêne n'est pas un défaut d'équilibrage, c'est le produit mis en rayon.
Lire l'article →Sources
Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Wikipédia : la vidéo à la demande par abonnement, son fonctionnement et ses droits de diffusion temporaires fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia : la gestion des droits numériques, verrous techniques conditionnant l'accès aux contenus achetés fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Arcom : régulation française de la communication audiovisuelle et numérique, dont les services de vidéo à la demande arcom.fr (ouvre dans un nouvel onglet)