Le fediverse au quotidien, la friction que personne ne dit
Un ami m’a demandé de l’aider à quitter un réseau social qui l’épuisait. On s’est posés vingt minutes devant la page d’inscription de Mastodon. Première question : sur quel serveur. Il m’a regardé comme si je lui demandais de choisir un fournisseur d’électricité avant d’avoir le droit d’allumer la lumière. Il n’avait pas tort.
Le protocole marche, et c’est déjà énorme
ActivityPub est une recommandation du W3C, pas un bricolage militant. Un compte hébergé n’importe où peut suivre, répondre et être suivi depuis n’importe quel autre serveur qui parle le même protocole, y compris des logiciels complètement différents : microblog, vidéo, photo, forum. Mon flux mélange des billets courts et des vidéos publiées sur un logiciel que je n’ai jamais installé. Techniquement, l’affaire est réglée depuis des années.
Et surtout, personne ne me vend. Il n’y a pas d’encart publicitaire, pas de flux réordonné par un modèle qui a mesuré que la colère fait rester. L’ordre est chronologique et ennuyeux, au sens le plus reposant du terme. Sur mon instance, l’hébergement est payé par des dons, et le montant est public. On sait combien coûte le service qu’on utilise, ce qui est une expérience rare.
Là où ça frotte vraiment
Le choix d’instance est un impôt d’entrée. Il engage la modération qu’on subira, les serveurs bloqués par l’administration, la latence, et la probabilité que tout s’arrête si la personne aux commandes se lasse. La migration existe et déplace les abonnés, pas les messages publiés. Il faut le savoir avant, pas après.
La recherche est l’autre point douloureux. Un serveur ne connaît que ce qui a transité par lui, donc chercher un sujet ne donne pas le même résultat selon l’endroit d’où l’on regarde. Découvrir des gens tient de la rencontre plus que de la requête. Après un an, ma ligne compte peut-être trois cents comptes, tous arrivés par rebond. C’est agréable et c’est lent.
Ajoutons la partie que personne n’aime raconter : la modération repose sur des bénévoles qui lisent des signalements le soir après leur journée de travail. Quand une instance ferme parce que son administrateur n’en peut plus, ce n’est pas une défaillance technique, c’est une charge non payée qui a fini par déborder.
Ce que la friction achète
Chaque gêne correspond à quelque chose que le modèle publicitaire avait supprimé pour nous. L’inscription immédiate suppose un opérateur unique. La recherche parfaite suppose un index central. Le fil qui ne s’arrête jamais suppose qu’on cherche à mesurer votre temps d’attention pour le revendre. Le fediverse rend ces choix visibles au lieu de les prendre à notre place, et ça coûte trois clics de plus.
Je n’ai pas fermé mes autres comptes. Je publie encore ailleurs, parce que c’est là que se trouvent des gens que je ne veux pas perdre, et je n’ai pas de mérite particulier à en tirer. Mon ami, lui, a fini par choisir une instance au hasard dans la liste. Six mois plus tard, il y est toujours, ce qui en dit long sur l’importance réelle du choix qui nous avait bloqués vingt minutes.
Articles liés
Monter son premier serveur à la maison : le vrai coût
Matériel, électricité, temps passé : ce que coûte vraiment un petit serveur auto-hébergé chez soi, une fois le romantisme du projet retombé.
Lire l'article →
Des modèles entraînés sur les communs, puis reloués
Wikipédia, le code libre, les forums : les modèles se sont nourris de communs gratuits avant de les revendre par abonnement à leurs auteurs.
Lire l'article →Sources
Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- W3C : ActivityPub, recommandation officielle décrivant le protocole de fédération utilisé par ces réseaux w3.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipedia (EN) : le fediverse, ensemble de serveurs interopérables et logiciels qui le composent en.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Documentation officielle Mastodon : administration d'instance, modération et blocage de domaines docs.joinmastodon.org (ouvre dans un nouvel onglet)