Photo : Luke Chesser sur Unsplash
Densité d'information : le vide n'est pas toujours du confort
Une infirmière m’a montré un jour le logiciel qu’elle utilise. Ancienne génération, gris, moche, une police système, des tableaux partout. Elle voyait quinze patients et leurs constantes sur un seul écran. La refonte prévue, que j’ai vue en maquette, montrait trois patients dans de belles cartes arrondies avec beaucoup d’air. Sur le papier, c’était mieux. Dans son service, ça voulait dire faire défiler cinq fois pour ce qu’elle lisait d’un regard.
L’espace blanc est devenu un réflexe, pas une décision
L’air dans une page a de vraies vertus. Il sépare, il hiérarchise, il repose. Le problème commence quand la générosité d’espacement devient un critère esthétique appliqué partout de la même manière, sur une page d’accueil marketing comme sur un poste de travail utilisé huit heures par jour.
Ce sont deux publics opposés. Le visiteur d’une page d’accueil ne connaît rien, reste trente secondes, et a besoin qu’on lui dise une seule chose. L’opérateur qui vit dans son outil connaît tout, y passe sa journée, et a besoin de tout voir. Le premier veut être guidé, le second veut être efficace, et on leur sert le même style de composant.
Ce qui doit rester dense
L’idée utile est ancienne : maximiser la part de l’affichage consacrée à l’information réelle, plutôt qu’aux décorations, cadres, ombres et remplissages qui n’apprennent rien. Ça ne veut pas dire tout tasser. Ça veut dire que chaque pixel dépensé doit avoir une justification, y compris les pixels vides.
En pratique, quelques choses gagnent presque toujours à être denses :
- les tableaux comparatifs, où l’oeil doit balayer une colonne
- les listes qu’on consulte plusieurs fois par heure
- les tableaux de bord de supervision, où l’anomalie se repère par contraste avec le reste
- les formulaires longs et répétitifs, saisis au clavier par des gens entraînés
Et quelques éléments ne doivent jamais être comprimés, parce qu’ils touchent à l’accessibilité et pas au goût : les cibles cliquables ont une taille minimale recommandée par les règles WCAG, et l’interligne du texte long reste une question de lisibilité, pas de style.
Ce que la densité coûte à celui qui la refuse
La compression verticale des interfaces professionnelles a un effet mesurable sur le travail : plus de défilement, plus de navigation, plus de charge en mémoire de travail pour reconstituer un tableau que l’écran ne montre plus en entier. Ce coût ne tombe pas sur celui qui a validé la maquette. Il tombe sur la personne qui utilise l’outil, et il se paie en fatigue plutôt qu’en ligne budgétaire, donc il n’apparaît nulle part.
J’ai fait l’erreur moi-même sur mes propres projets. J’ai des composants dont je suis assez content en capture d’écran, et qui deviennent pénibles dès qu’il y a soixante lignes de données dedans. La capture d’écran est un très mauvais banc d’essai : elle teste l’interface vide.
Comment je tranche maintenant
Je pose une question avant de choisir un espacement : combien de fois par jour cette vue sera-t-elle regardée. En dessous d’une fois, j’aère. Au-dessus de dix, je densifie et je propose un réglage de compacité, parce que la bonne densité n’est pas la même pour un écran de portable et un moniteur de bureau.
Le vieux logiciel gris de l’infirmière restera moche. Il lui fait toujours gagner deux minutes par tour de service, et ces deux minutes ne sont pas décoratives.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Wikipedia (en). Data-ink ratio : principe de Tufte sur la part d'encre consacrée à l'information utile en.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- W3C. Understanding WCAG 2.2 Target Size (Minimum) : taille minimale des cibles interactives w3.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Nielsen Norman Group : recherches sur l'utilisabilité, la lecture à l'écran et les interfaces professionnelles nngroup.com (ouvre dans un nouvel onglet)