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Coupe de sol montrant les horizons et les racines dans une parcelle cultivée

Photo : Alicia Christin Gerald sur Unsplash

Le sol n'est pas un support, c'est un organisme qu'on fatigue

J’ai un carré de jardin, quatre mètres sur trois, et pendant deux ans je l’ai bêché consciencieusement au printemps parce que c’est ce qu’on m’avait montré. La troisième année, par flemme autant que par curiosité, je ne l’ai pas touché : paillage par dessus, semis directs dedans. La terre était plus meuble en juin qu’elle ne l’avait jamais été après un coup de bêche. J’ai voulu comprendre pourquoi, et je suis tombé dans un sujet bien plus vaste que mon potager.

Ce qu’il y a dans une poignée de terre

Un sol n’est pas un mélange inerte de minéraux servant à tenir les racines debout. C’est un milieu structuré en horizons, où la fraction vivante fait le travail que je croyais faire à la bêche. Bactéries, champignons, nématodes, collemboles, vers de terre : la densité d’organismes dans quelques grammes de terre agricole dépasse tout ce qu’on imagine en regardant un champ nu.

Les champignons mycorhiziens s’associent aux racines et étendent leur zone de prélèvement bien au-delà de ce que la plante atteindrait seule, en échangeant des nutriments contre des sucres. Les vers creusent des galeries qui font entrer l’eau et l’air. Les agrégats de particules, collés par des sécrétions microbiennes et de la matière organique, donnent au sol sa structure : cette texture grumeleuse qui absorbe une averse au lieu de la laisser ruisseler.

Retirez la matière organique, et cet édifice se défait. Le sol devient une poudre qui prend en croûte au soleil et part au premier orage.

Le labour, un service rendu très cher

Le labour retourne l’horizon supérieur. Il enfouit les adventices, réchauffe la surface, prépare un lit de semence propre. Il fonctionne, personne ne le nie, et il a permis des rendements considérables.

Il fait aussi trois choses moins visibles. Il expose à l’air une matière organique jusque-là protégée, qui se minéralise plus vite : le sol libère une bouffée de fertilité, puis s’appauvrit. Il tranche les réseaux fongiques et les galeries. Et le passage répété d’engins lourds tasse l’horizon situé juste sous la profondeur travaillée, créant une semelle compacte que les racines ne franchissent plus.

Les pratiques de conservation étudiées par l’INRAE et d’autres jouent sur les mêmes leviers que mon paillage : couverture permanente, travail réduit, restitution de matière organique. Elles ne sont pas magiques, elles demandent du temps d’apprentissage, du matériel différent, et souvent une baisse de rendement les premières années, ce qui est précisément le moment où un exploitant endetté ne peut pas se le permettre.

Le temps du sol contre le temps du bilan

Voilà le fond du problème, et il n’est pas agronomique. La FAO rappelle qu’il faut des siècles pour former quelques centimètres de sol, alors qu’une érosion sévère peut en emporter l’équivalent en une saison. La ressource se reconstitue à l’échelle de plusieurs générations humaines et se dégrade à l’échelle d’un exercice comptable.

Aucun système de décision agricole ne fonctionne à cette échelle. Un bail rural se compte en années, un prêt en dizaines d’années au mieux, un cours mondial en semaines. On demande à un agriculteur de gérer un capital qui se mesure en siècles avec des outils financiers qui se mesurent en trimestres, puis on s’étonne que le capital s’use.

Mon carré de potager ne prouve rien, quatre mètres sur trois. Mais il m’a appris que la fatigue d’un sol ne se voit pas l’année où on la provoque.

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Sources

Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.

  1. FAO. Portail des sols : biodiversité des sols, dégradation et rythme de formation fao.org (ouvre dans un nouvel onglet)
  2. INRAE. Travaux de recherche sur les sols agricoles, la matière organique et les pratiques de conservation inrae.fr (ouvre dans un nouvel onglet)
  3. Wikipédia. Sol (pédologie) : horizons, formation, structure et rôle de la matière organique fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)