L'antibiorésistance, un problème collectif mal réparti
L’hiver dernier, j’ai réclamé des antibiotiques pour une angine, le médecin a refusé, et j’ai relu l’affiche de la salle d’attente en sortant : les antibiotiques, c’est pas automatique. Le message vise le patient qui réclame et le médecin qui cède. Il n’a pas tort. Il est simplement calibré sur la partie du problème qui tient dans un cabinet médical, ce qui est bien pratique.
La bactérie ne triche pas, elle trie
Une population bactérienne contient déjà, avant tout traitement, quelques individus porteurs d’une mutation qui les rend insensibles à une molécule. L’antibiotique ne crée pas la résistance : il élimine les sensibles et laisse la place libre aux autres, qui se multiplient sans concurrence. C’est de la sélection, au sens le plus mécanique du terme.
Ces bactéries échangent aussi des fragments d’ADN entre elles, y compris entre espèces différentes. Une résistance apparue dans un élevage peut donc se retrouver ailleurs, chez une bactérie qui n’a jamais croisé la molécule en question. Le stock de résistances est commun, ce qui explique qu’aucune décision individuelle ne le contrôle vraiment.
L’Organisation mondiale de la santé classe le phénomène parmi les principales menaces sanitaires mondiales, avec plus d’un million de décès par an directement attribuables à des infections résistantes. Ce ne sont pas des maladies exotiques : ce sont des infections urinaires, des pneumonies, des suites d’opération.
Là où passent réellement les molécules
Une part considérable des antibiotiques produits dans le monde ne finit pas dans des humains malades. Elle part dans l’élevage, où l’on traite des troupeaux entiers en préventif parce que la densité d’animaux rend l’infection probable. L’Europe a serré la vis sur l’usage de croissance, d’autres marchés beaucoup moins, et les bactéries n’ont jamais respecté les frontières douanières.
Il y a aussi le bout de chaîne dont personne ne parle : la fabrication. Les principes actifs sont produits dans quelques usines concentrées sur peu de sites, et les effluents mal traités relâchent des molécules dans les rivières autour de ces sites. Un cours d’eau dosé en antibiotiques est une machine à sélectionner des résistances, en continu, sans qu’aucun patient n’ait oublié de finir sa boîte.
Le problème économique derrière le problème biologique
Un nouvel antibiotique est le pire produit imaginable pour un laboratoire. Il coûte autant à développer qu’un autre médicament, il se prend pendant une semaine et non à vie, et s’il est efficace on le garde en réserve pour ne pas user son efficacité. Autrement dit, le succès sanitaire consiste à ne pas le vendre. Les grands groupes ont donc largement quitté ce terrain pour des maladies chroniques, et plusieurs des rares sociétés qui ont mis un nouvel antibiotique sur le marché ont fait faillite peu après.
Le résultat est une pénurie de nouvelles molécules face à des résistances qui, elles, continuent de s’accumuler. Des fonds publics et philanthropiques financent aujourd’hui une part de cette recherche, ce qui revient à socialiser un développement dont la production restera privée.
Sur l’affiche de la salle d’attente, il n’y a ni élevage, ni effluent d’usine, ni brevet. Il y a un patient, un médecin, et une boîte à finir.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Organisation mondiale de la santé : la résistance aux antimicrobiens, ampleur, causes et mortalité associée who.int (ouvre dans un nouvel onglet)
- ECDC : surveillance européenne de la résistance aux antimicrobiens et de la consommation d'antibiotiques ecdc.europa.eu (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipédia : mécanismes biologiques de l'antibiorésistance et de la sélection des souches résistantes fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)