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Photo : Luciano Oliveira sur Unsplash
Le format vertical n'est pas un cadre, c'est un couloir
J’ai passé des années à cadrer en 16:9, puis j’ai dû livrer une série de vidéos en vertical et j’ai découvert que je ne savais plus rien faire. Le décor ne rentre pas. Le mouvement latéral n’existe plus. Deux personnes face à face deviennent impossibles à filmer sans coller la caméra au mur. Un cadre, ce n’est pas une fenêtre de taille variable, c’est une grammaire, et celle-ci est étroite.
Un format né d’une prise en main, pas d’un regard
Les rapports de cadre du cinéma ont toujours suivi la technique : la largeur de la pellicule, la forme des salles, la concurrence avec la télévision. Le 9:16 ne vient d’aucune de ces logiques. Il vient du fait qu’on tient un téléphone d’une main, verticalement, et qu’on le tourne rarement. Le cadre s’est aligné sur la posture du corps qui le regarde.
Ce qui donne un format organisé autour de l’axe vertical humain : un visage, un buste, quelqu’un debout. Le 9:16 filme très bien un individu qui parle et très mal une relation entre deux choses. Il exclut le hors champ latéral, qui est le principal outil de suggestion au cinéma. En contrepartie il rapproche : dans un couloir, tout ce qui est cadré est proche, et cette proximité produit une intimité que le format large n’obtient jamais à si peu de frais.
Travailler la contrainte plutôt que la subir
Les vidéos verticales qui tiennent debout ne sont pas des vidéos larges recadrées. Elles sont pensées en couches empilées : un élément haut, le sujet au centre, une zone basse laissée libre parce que l’interface de la plateforme y pose ses boutons et le nom du compte. Négliger cette zone, c’est offrir un tiers de son image à une barre de commentaires.
Les mouvements qui fonctionnent sont verticaux ou frontaux. Un travelling avant marche, une plongée marche, un panoramique horizontal donne le mal de mer. Le montage se resserre, parce que la durée d’attention accordée à un plan diminue quand le doigt du spectateur reste posé sur l’écran. On coupe plus vite, non par mode, mais parce que le geste de fuite est à un centimètre.
J’ai fini par y prendre goût. Filmer une préparation en cuisine à la verticale, mains dans le cadre, plan de travail comme fond : c’est le meilleur format que je connaisse pour ça.
Le cadre ne m’appartient pas
Voilà ce qui me chiffonne. Un format d’image a toujours été négocié entre des fabricants, des studios et des salles. Celui-ci a été fixé par une poignée d’entreprises, en fonction de ce qui maximise le temps passé dans leur application, puis présenté comme un langage. Les rapports de cadre qui ont suivi, imposés par chaque plateforme avec ses propres zones de sécurité, se ressemblent tous : ils tiennent dans un pouce.
Concrètement, ça veut dire qu’une vidéo tournée pour un réseau est presque inutilisable ailleurs. On ne la reprend pas en projection, on l’insère mal dans un montage long, et son recadrage automatique décide seul de couper le tiers d’un visage. Le travail existe tant que la plateforme existe.
Je continue à livrer du vertical, évidemment, parce que c’est là que les gens regardent. Je fais juste attention à toujours tourner une version large en même temps, la seule dont je resterai propriétaire du cadre.
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