La dette de sommeil contre le culte de la productivité
Sur un projet il y a quelques années, j’ai livré une fonctionnalité à trois heures du matin, deux nuits de suite. Le lundi, j’étais assez fier. Le mercredi, j’ai passé six heures à traquer un bug que j’avais moi-même écrit le lundi, dans une fonction de vingt lignes. Le calcul de rentabilité de mes nuits blanches n’a jamais été refait depuis, ce qui est probablement le point.
Ce que « dette » veut dire ici
La métaphore comptable est plus juste qu’elle n’en a l’air. Le déficit s’accumule nuit après nuit et ne s’annule pas d’un coup. Une grasse matinée du samedi rembourse une partie du solde, pas la totalité, et la restauration est plus lente que l’endettement. On creuse vite, on comble doucement.
Le point que je trouve le plus dérangeant dans la littérature sur le sujet est celui de l’auto-évaluation. Les personnes en restriction chronique se déclarent adaptées : elles disent avoir retrouvé un niveau de vigilance normal. Les mesures objectives de performance, elles, continuent de se dégrader. Autrement dit, le seul indicateur dont on dispose intuitivement est celui qui décroche en premier. On perd l’instrument de mesure avant de perdre la mesure.
Le sommeil n’est pas une pause
L’image du sommeil comme temps mort a la vie dure, et elle est fausse à peu près partout où on la vérifie. Pendant la nuit, la mémoire se consolide, les traces de la journée sont triées et redistribuées. Le cerveau fait, en somme, la partie du travail dont on ne peut pas être témoin.
Pour un métier fait d’abstraction, ça a une conséquence directe : le problème qu’on ne résout pas à minuit se résout parfois seul à huit heures du matin, sans effort supplémentaire. Ce n’est pas de la magie, c’est un traitement qui a eu lieu pendant qu’on dormait. Sacrifier la nuit pour finir le problème revient à supprimer l’étape qui allait le finir.
Pourquoi la privation reste valorisée
Si les données sont aussi nettes, il faut expliquer pourquoi le récit inverse persiste. La réponse est moins scientifique qu’organisationnelle.
Les heures de présence se comptent facilement. La qualité d’une décision, non. Une entreprise qui doit évaluer un travail intellectuel se rabat sur ce qu’elle sait mesurer, et ce qu’elle sait mesurer, c’est le temps passé. Les biographies de fondateurs qui dorment quatre heures par nuit circulent parce qu’elles justifient une norme utile à quelqu’un : le repos y devient un choix personnel, donc un manque de motivation, et non un besoin physiologique dont l’employeur devrait tenir compte.
Il y a aussi un décalage temporel commode. Les gains d’une nuit écourtée sont immédiats et visibles, la fonctionnalité est livrée. Les coûts sont différés et attribués à autre chose : un bug, une réunion tendue, un turnover. Personne ne relie les deux dans un rapport trimestriel.
Ce que j’ai changé, sans héroïsme
Je ne me lève pas à cinq heures avec un carnet de gratitude. J’ai simplement arrêté de considérer une nuit courte comme un investissement. Quand une échéance impose de rogner sur le sommeil, c’est un emprunt, avec des intérêts, et je sais désormais qu’ils se paient sur du code que j’écrirai deux jours plus tard.
La dernière fois qu’on m’a dit qu’un développeur dormait peu parce qu’il était passionné, j’ai pensé à ce bug de vingt lignes. Il a coûté à mon employeur bien plus cher que les deux nuits qu’il était censé faire gagner.
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Ce que j'ai lu, regardé ou vérifié pour écrire cet article.
- Inserm, dossier "Sommeil" : fonctions du sommeil, effets de la restriction chronique sur la cognition et la santé inserm.fr (ouvre dans un nouvel onglet)
- Wikipedia (FR), "Dette de sommeil" : définition du déficit cumulé et de ses effets sur la vigilance fr.wikipedia.org (ouvre dans un nouvel onglet)
- Santé publique France, données de surveillance sur le temps de sommeil de la population adulte santepubliquefrance.fr (ouvre dans un nouvel onglet)